l’Oeil du Scorpion en Tunisie (suite et fin)

 
 Lundi 21 juillet 2008
 
 

 L’oeil  du Scorpion  en Tunisie  # 2 
 
Suite ( et fin) du billet publié le 22 juin 2008  :
  

 
Eh oui,  à la différence du premier billet constitué pour l’essentiel  d’anecdotes humoristiques, celui-ci m’a donné, je l’avoue,  un peu de mal.  En effet, si en  1978, après 9 ans vécus en coopération dans deux régions très différentes, le sud puis le nord, Annie et moi étions à même de porter des jugements  nuancés et de fournir des renseignements  fiables sur la Tunisie, sous ses diverses facettes, il serait  outrecuidant de prétendre en faire autant après la semaine  que avons passée en juin dernier.  Même si les conditions d’un voyage hors des sentiers battus (cf billet précédent et albums photos)  nous ont permis de fréquenter autre chose que les souks  pour touristes  et les ornières  de circuits convenus.
 
Voici donc quelques  impressions de voyage, des «  choses vues » mais aussi des infos de seconde main fournies par S***  notre chauffeur. Rien de plus. Sous réserve d’inventaire. Et d’un probable prochain voyage plus approfondi,  l’an prochain, notamment dans le sud.
 
Une remarque, d’abord, concernant la couverture  de la dernière édition du Routard.

Je  ne sais pas  vous, mais moi,  si j’étais Tunisien, je ne l’apprécierais guère. Exemple désolant de pseudo-humour au second degré flatulé par un maquettiste bobo qui aurait trop lu "Tintin au Congo".
 
Qu’est-ce qui a le plus changé depuis 30 ans ?
 
Ce qui frappe quiconque a connu la Tunisie d’autrefois, c’est une présence ostentatoire de l’Islam : celle tout d’abord de mosquées imposantes qui ont poussé  et poussent comme des champignons dans le moindre bourg. En outre, on croise de  nombreuses filles avec des foulards  prétendûment musulmans  ou des voiles  authentiquement islamistes en des lieux où ils étaient totalement absents. Aucune de mes élèves de terminale n’affichait le moindre signe religieux dans les années 70.  On peut nuancer en précisant qu’il y a quand même très peu de tenues de "soumises absolues" et qu’il est fréquent de voir une jeune fille portant  le  foulard ou le voile en compagnie d’ une autre vêtue à l’occidentale et parfois de manière "sexy" .  Signe d’une  cohabitation et d’une tolérance qu’on ne constate  guère ou pas dans les autres pays  musulmans,  et que l’on doit notamment à Bourguiba ; lequel ne fut certes pas irréprochable, mais  demeurera aux yeux de l’ Histoire  du 20 e siècle  l’homme d’ état du Maghreb le plus évolué, notamment  en matière de condition féminine et de religion . Et de très loin !
 
Petit clin d’œil au passage : il arrive que certaines vitrines de Tunis trahissent  une vague nostalgie des  traditions  rétrogrades abolies par Bourguiba  :

Difficile en quelques jours d’apprécier la situation économique du pays. Nous avons su quand même que juste avant et pendant notre séjour, des émeutes avaient  éclaté dans plusieurs villes du sud , notamment en raison du prix des denrées alimentaires. Certes, le  marché de Tunis est toujours aussi  riche de victuailles diverses…

… mais les prix ont évidemment flambé  comme partout et, sachant que le SMIC équivaut à  300  €,   [en fait, 220 €, merci Mademoiselle O’ pour l’info en com’]  on peut se demander si la majorité des Tunisiens parviennent à se nourrir correctement.
Deuxième clin d’œil : en voyant cet os accompagné de trois merguez dans la vitrine réfrigérée d’un boucher de Menzel-Bourguiba…

… on pourrait tirer des conclusions hâtives. Et profiter de  l’occasion pour ressortir une phrase en dialectal  apprise  jadis, et très difficile à caser dans une conversation mondaine : " Aalech mafammech el ham filbled ? "
Cette phrase " Pourquoi n’y a-t-il pas de viande au village ? " aussi cocasse et décalée que certaines répliques d’ Ionesco,  trouvait sa justification en  1969, pendant les inondations historiques qui perturbèrent les communications dans le sud et nous privèrent des denrées de base pendant 15 jours .
En fait nous connaissons bien le boucher, Salah B*** , fils de notre ancien jardinier, et  ex-apprenti boucher à Tarbes.

Il nous a expliqué qu’en attendant la proche retraite, il ne fabriquait plus que des merguez pour un autre boucher , la plupart des gens "filbled "  ne faisant pas  (plus) la distinction entre les morceaux  "nobles"  et les autres. Ou n’ayant  simplement pas les moyens d’en acheter.
Au  cours d’une conversation avec S***, notre chauffeur, nous avons  appris  notamment que bon nombre de Tunisiens n’avaient  effectivement pas les moyens de consommer régulièrement de la viande ni du poisson. Et lui-même, chef de famille "smicard" , se trouvait dans ce cas. Et puis  le  chômage sévit lourdement,  là comme ailleurs, mais plus lourdement, au point que bon nombre de diplômés supérieurs doivent faire de tout  petits boulots pour survivre.  Il est vrai que dans les pays "développés", dans une moindre mesure, on rencontre des situations comparables.
Néanmoins, le développement économique du pays saute aux yeux de quiconque  circule un peu en dehors des zones touristiques. Mais il s’agit d’investissements étrangers, français, bien sûr, japonais  pour le  spectaculaire pont de la Goulette-La Marsa,  italien pour le nouvel aéroport   international  de Grombalia, au sud-est de Tunis ,  et surtout dans la banlieue deTunis,  le Quatar pour un immense  complexe touristico-commercial   à construire sur le vaste territoire d’anciennes usines et entrepôts , avec promesse (juré-craché !) de cession au bout de 20 ans,  je crois … 
Autres signes d’évolution  économique :  on bâtit énormément, et pas seulement  des villas de luxe pour les nantis ;  le réseau routier s’est considérablement amélioré et enrichi d’autoroutes, mais  la circulation est devenue particulièrement  périlleuse.  (Voir le billet précédent, en version humoristique)
 
Quant à l’artisanat, il subit, comme l’industrie textile en difficulté,  la redoutable  concurrence asiatique et, selon les dires des Tunisiens eux-mêmes, le chaland  qui aura "souké ferme" rapportera de son séjour en Tunisie  des objets d’artisanat dont une bonne part est  désormais  « made in China ». Les objets authentiques de qualité ne se trouvent plus guère désormais que chez les antiquaires. D’ailleurs le merveilleux Office de l’Artisanat de Tunis, créé à l’initiative de Bourguiba, a disparu au profit d’un café et d’une banque d’un  quelconque émirat  pourri de pétro-dollars .
 
Un exemple d’une certaine déliquescence du tourisme en Tunisie : le complexe de Yasmine Hammamet où l’on a  construit un immense hôtel  Medina" censé reconstituer  le souk et la medina traditionnels d’Hammamet.  Entièrement "bidon"  uniquement pour touristes,  avec  certes un certain  goût et  talent pour ce qui est de l’intérieur, mais  à l’extérieur, un goût  de chiottes dans le genre de ce qui se faisait  de pire  il y a 20 ans à  Las Vegas, style "Excalibur" :
 

 Avec  pseudo-dresseurs de faucons pour vrais touristes :

Avec cet autre  point commun qu’il suffit , comme à "Vegas", de s’éloigner un peu du décor pour découvrir, derrière, la saleté et parfois la misère.

Une info  intéressante, sans rapport (pas toujours fastoche de ménager une transition ! )   : depuis quelques années, en période de vacances, de nombreux Franco-Algériens rejoignent  en Tunisie des membres  de leur famille  venus d’Algérie,  car ils apprécient ce pays où, quoi qu’en pensent et disent les droits-de-l’hommistes volontiers hémiplégiques, le climat politique  et religieux est assurément plus clément .
 
  Quelques infos  ou  anecdotes racontées par S*** ,  pour finir sur une note amusante.
Il nous a dit qu’on avait envisagé  un permis à points, compte-tenu des très nombreuses infractions que chacun peut constater  au cours d’un seul déplacement, mais que le projet avait été abandonné :   "S’il y avait un permis à points en Tunisie, plus personne n’aurait le permis " , nous a-t-il dit en rigolant ;  au demeurant,  lui-même conduisait fort bien et prudemment.
Par ailleurs, S***  se réjouissait que la plupart des commerçants tunisiens refusent d’être payés en dollars et exigent des  touristes américains qu’ils payent en euros en raison  du nombre considérable de faux dollars en circulation.
Quelques « ruses de marchés », enfin … Les paysans disent  volontiers qu’un  animal (dromadaire, mouton, âne..…) qui regarde  fixement le soleil est forcément en  bonne santé. Quand ils veulent  vendre un mouton malade, certains s’arrangent   pour arriver très tôt au souk afin de « conclure »  avant le lever du jour.  Un animal trop maigre sera copieusement alimenté en  sel , donc boira  énormément et  fera  ainsi bonne figure  à l’œil ou sur  la balance. Si un cheval est a priori invendable parce que très méchant, on le saoûle copieusement la veille, par exemple  à la boukha (alcool de figue).
 
En quelque sorte, c’est le cheval qui boit  mais c’est l’acheteur qui a la gueule de bois …Utile en cas de chute ! 
 
J’adore ce pays !
 

Si ce n’est fait, pour voir la première partie, c’est par là : 

    L’oeil du Scorpion en Tunisie 1


 
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5 commentaires pour l’Oeil du Scorpion en Tunisie (suite et fin)

  1. Sylvie... dit :

    Doux-amer… mais je crois que c\’est partout doux-amer, alors, gardons le doux… 🙂

  2. Mademoiselle O' dit :

    Une petite rectification pour le SMIC : 220 Dinars soit 150 Euros.
    Pour ce qui est du voile, je cherche encore les raisons qui poussent les jeunes femmes à le porter dans un pays où il est strictement interdit…
    Certaines diront par foi, d\’autres par rébellion contre le régime actuel, pour ma part, je pense par mimétisme.
    Bonne journée !

  3. Ganzer dit :

    Quand le rouleau compresseur du développement de l\’économie de marché est en marche….Très intéressantAmicalement…

  4. fanfan dit :

    Je ne connais pas ce pays, mais j\’aimerai beaucoup, d\’autant plus qu\’une ville de ce pays fait partie de moi  🙂
    Il se produit de tels changements partout dans le monde que parfois l\’on voudrait arrêter le temps et garder que les douceurs
    d\’un paysage, des échanges…
    amicalement
     

  5. chananna dit :

    Je reviendrai pour tout lire….

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